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À la Gonâve, quand la terre ne suffit plus à faire vivre les familles

Le cri d’Emmanuel Oscar PIERRE-LOUIS


À la Gonâve, l’agriculture reste une activité essentielle, mais elle n'est pas suffisante dans la vie quotidienne de nombreuses familles rurales. En effet, la dégradation des sols, le manque d’eau, le coût du transport, l’accès difficile aux semences et aux outils, ainsi que la faiblesse des services publics détruisent les plantations ; ceux qui freinent les récoltes et les revenus agricoles sont affaiblies. Pour ce faire, les habitants combinent plusieurs activités comme l’agriculture vivrière, petit commerce, pêche, transport, travail journalier, migration et transferts d’argent pour y survivre.

Par ailleurs, cette situation ne signifie pas la disparition de la paysannerie, mais une profonde transformation de l’économie rurale. Les familles ne vivent plus d’une seule source car elles assemblent plusieurs petits revenus, souvent irréguliers, pour éviter le pire. Cette capacité d’adaptation est réelle, mais elle ne doit pas cacher une vulnérabilité palpable. Une politique durable pour la Gonâve doit donc soutenir à la fois l’agriculture, les activités non agricoles, les infrastructures, les solidarités locales et la protection de l’environnement.

Mots-clés : Agriculture paysanne, pauvreté rurale, pluriactivité, migration, insularité, résilience.


Quel issu pour une famille paysanne lorsque la terre ne suffit plus ?

Dans de nombreuses sociétés rurales, la terre est à la fois un moyen de produire, une source d’alimentation, un patrimoine et un lieu d’appartenance. À la Gonâve, elle conserve cette importance, mais elle ne garantit plus à elle seule la sécurité des habitants. Les familles doivent désormais chercher des revenus ailleurs pour acheter une plus grande partie de leur nourriture et compter sur des relations qui dépassent l’espace de l’île. De ce fait, cette évolution mérite d’être étudiée avec attention. Elle est souvent décrite comme un « recul de l’agriculture » ou une « déprise agricole ». Ces expressions ne veulent pas dire que tous les habitants abandonnent leurs champs, néanmoins elles indiquent plutôt que l’agriculture occupe une place moins centrale dans l’organisation économique des familles et qu’elle ne fournit plus, dans de nombreux cas, les ressources nécessaires à leur reproduction sociale.


Une étude scientifique consacrée à l’évolution des paysages de La Gonâve entre 1990 et 2010 a constaté une diminution de 39,73 % des surfaces classées comme agricoles. Elle a également relevé une progression de 87,37 % des formations arbustives et une fragmentation accrue du paysage (White et al., 2013). Ensuite, à l’échelle nationale, la Banque mondiale estime qu’environ 70,7 % des ménages ruraux haïtiens vivaient sous le seuil de pauvreté retenu dans son étude. Ces données proviennent de l’enquête ECVMAS réalisée en 2012 et ne représentent pas la situation actuelle de la Gonâve (Coello et al., 2014). Elles donnent toutefois une indication importante sur le contexte national dans lequel les familles gonâviennes organisent leurs moyens d’existence 


Les raisons du recul agricole

Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. En effet, le premier facteur est la fragilisation de l’environnement. Ainsi, lorsque les sols sont cultivés sans pouvoir être suffisamment restaurés, ils sont moins cultivables. L’érosion emporte la terre, la couverture végétale regresse et l’eau devient plus difficile à capter. Dans une île où les ressources sont limitées, ces changements ont des conséquences directes sur les rendements et sur la capacité des familles à continuer de cultiver. Il serait pourtant injuste d’expliquer cette dégradation par une simple irresponsabilité des paysans. Une famille qui manque d’argent peut être obligée de chercher un revenu immédiat, même si cette décision fragilise l’environnement à long terme. La vente du bois, la réduction des dépenses de conservation ou l’exploitation intensive d’une petite parcelle peuvent être des réponses à une urgence alimentaire. Le problème est que ces solutions de court terme réduisent considérablement les possibilités de production futures.


Le deuxième facteur est le manque d’infrastructures. Une récolte ne vaut pas seulement par ce qui est produit, mais aussi par la possibilité de transporter, de conserver et de vendre cette production. Si les routes, les embarcations, les lieux de stockage ou les équipements de transformation sont insuffisants, le producteur est souvent contraint de vendre rapidement et à bas prix. Une partie de la récolte peut aussi être perdue avant d’atteindre le marché souhaité. À cet effet, la Banque mondiale identifie la faiblesse de l’accès aux intrants et le fonctionnement insuffisant des marchés ruraux comme des obstacles importants au développement agricole en Haïti. Son rapport recommande notamment d’améliorer les marchés des intrants et des produits et de diversifier les sources de revenus des ménages ruraux (Coello et al., 2014). À la Gonâve, ces difficultés existent  à cause de l’insularité puisque le transport ne sert pas uniquement à rejoindre un marché ; il est nécessaire pour faire venir les semences, les outils, les aliments pour animaux, les médicaments et les biens de consommation.


En troisième lieu, il y a la faiblesse de l’accompagnement public. Les agriculteurs ont besoin de conseils techniques, de crédits adaptés, de services vétérinaires, d’appui aux coopératives, de protection des sols et d’un approvisionnement régulier en intrants. Sans ces services, l’agriculture restera une activité de survie, vulnérable aux exigences climatiques, aux maladies, aux variations des prix et aux problèmes de transport.

Les activités des familles à la Gonâve 

Lorsque la récolte ne suffit plus, les familles ne restent pas inactives. Elles diversifient leurs activités. Un membre de la famille peut continuer à cultiver tandis qu’un autre vend des produits de première nécessité. Un jeune peut travailler dans le transport ou chercher un emploi temporaire sur l'île, et un procheles trouvant en ville ou à l’étranger envoie de l’argent. En d'autres termes, elle consiste à combiner plusieurs activités afin de réduire les risques. Si la récolte est mauvaise, le commerce peut apporter un peu d’argent. Si le commerce ralentit, un transfert familial peut permettre d’acheter de la nourriture. Si les revenus locaux diminuent, un membre de la famille peut se déplacer pour chercher du travail. En ce sens, le petit commerce occupe une place importante dans ce système. Il permet de faire circuler rapidement de petites sommes d’argent malgré que les marges sont souvent faibles, les revenus peuvent servir à payer le transport, les soins de santé, la scolarité et les achats alimentaires. Les femmes jouent fréquemment un rôle central dans ces activités, qui peuvent leur donner une certaine autonomie financière tout en soutenant l’ensemble de la famille.


De l'autre côté, la pêche constitue une autre ressource pour les familles côtières. Elle fournit à la fois de la nourriture et un revenu complémentaire. Cependant, son potentiel reste limité par le manque d’équipements, de moyens de conservation, d’infrastructures de débarquement et de soutien technique. Le transport local est également essentiel. 

La mobilité devient donc une condition de la vie économique puisqu’on se déplace pour acheter, vendre, travailler, étudier, soigner ou recevoir de l’aide. Sur ce, l’économie de l’île est liée aux villes et à la diaspora.

Les transferts d’argent de la diaspora gonavienne : un soutien indispensable malgré sa fragilité 

Dans de nombreuses familles, l’argent envoyé par un parent vivant ailleurs sert à acheter de la nourriture, payer les frais scolaires, prendre en charge les soins ou affronter une dépense urgente. Ces transferts jouent le rôle d’un amortisseur social car, ils peuvent empêcher une famille de tomber immédiatement dans une situation encore plus difficile. Cependant, il faut éviter de considérer ces transferts comme une solution durable à la faiblesse de l’économie locale. La Banque mondiale observe que les ménages pauvres utilisent souvent l’argent reçu pour répondre aux besoins immédiats, en particulier l’alimentation, plutôt que pour investir dans une activité productive. Cette situation est compréhensible puisque lorsqu’une famille manque de nourriture ou doit payer une urgence médicale, elle ne peut pas toujours consacrer l’argent reçu à un investissement à long terme. De surcroît, la famille élargie devient ainsi une véritable infrastructure sociale en reliant la campagne, la ville et la diaspora. Mais toutes les familles ne disposent pas des mêmes réseaux. Certaines reçoivent régulièrement de l’argent ; d’autres doivent compter principalement sur leur travail local. Les transferts réduisent donc certaines difficultés sans supprimer les inégalités.

Transformation de la paysannerie 

La transformation de l’économie rurale modifie aussi l’identité paysanne. Être paysan ne signifie plus nécessairement vivre exclusivement de la culture de la terre. L’identité rurale se construit désormais autour d’un ensemble d’activités lié à la plantation,vente, transport, déplacement, réception d’aide familiale et participation à des réseaux d’entraide. De ce fait, le « lakou », espace de vie et de solidarité de la famille élargie, n’a pas disparu, mais ses fonctions évoluent. Les relations d’entraide restent importantes pour les travaux agricoles, l’hébergement, le partage de nourriture et le soutien pendant les périodes difficiles. Toutefois, la solidarité fondée sur la terre et la récolte est complétée par des solidarités financières et migratoires. 

En d'autres termes, la terre conserve une valeur symbolique et patrimoniale, mais elle est de moins en moins perçue comme une ressource suffisante. Pour les jeunes, l’agriculture peut représenter un héritage familial important tout en apparaissant comme une activité incertaine et peu rémunératrice. Le risque est alors de voir se renforcer une image dévalorisée du travail agricole, au moment même où le pays a besoin de maintenir et de renouveler ses capacités de production alimentaire.


Quelle action pour renforcer la résilience des habitants de la Gonâve ?

La première réponse ne peut pas être de demander aux habitants de travailler davantage dans les mêmes conditions. Il faut réduire les obstacles qui rendent l’agriculture peu rentable et trop risquée. Il faut améliorer les pistes et les liaisons maritimes, de faciliter l’accès aux semences et aux outils, de renforcer les services agricoles, de soutenir le stockage et de développer des solutions de transformation locale. De plus, la protection de l’environnement doit être intégrée à cette politique en restaurant les sols, protégeant l’eau, reconstituant la couverture végétale et en soutenant les pratiques agricoles adaptées aux conditions de l’île qui sont des investissements économiques autant qu’écologiques. Sans base naturelle productive, aucune stratégie de développement rural ne pourra durer. Il faut également reconnaître la valeur des activités non agricoles. Le petit commerce, la pêche, le transport et les services locaux ne sont pas de simples activités secondaires. Ils font partie de l’économie rurale contemporaine et permettent aux familles de résister aux crises. Les politiques publiques devraient donc aider à la fois l’agriculture et le commerce, sans les opposer.


Enfin, la gouvernance locale doit associer les communes, les organisations paysannes, les pêcheurs, les commerçantes, les transporteurs et les réseaux de la diaspora. Les initiatives locales peuvent répondre à des besoins concrets, mais elles ne peuvent pas remplacer durablement l’État. Elles ont besoin de financement, de coordination et de services publics continus.


Conclusion : une économie à reconstruire, pas une paysannerie à abandonner

À la Gonâve, il ne s’agit pas d’un simple abandon de l’agriculture, mais d’un changement profond dans la façon dont les familles travaillent, se nourrissent et préparent leur avenir. La terre reste importante, mais elle s’accompagne désormais du commerce, de la pêche, du transport, de la migration en grande terre, des transferts et de l’entraide.


Cette diversification montre l’ingéniosité des ménages, mais elle révèle aussi la profondeur de leur vulnérabilité. Une famille qui doit multiplier les activités pour acheter sa nourriture, payer les soins et maintenir ses enfants à l’école ne vit pas nécessairement une réussite économique ; elle cherche avant tout à éviter le pire pour survivre. 


À cet égard, l'avenir de la Gonâve dépendra donc de la capacité à soutenir simultanément la production agricole, les activités complémentaires, les infrastructures, l’environnement et les solidarités locales. Les agriculteurs de l’île ne sont pas oubliés puisqu’ils se transforment et s’adaptent.

 
 
 

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