Quand Washington félicite Haïti… tout en demandant à ses citoyens de préparer leur testament
- Joel Agoudou
- il y a 1 jour
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Par Joël AGOUDOU
Les mots ne sont jamais neutres. En diplomatie, ils construisent des perceptions, orientent les politiques publiques, influencent les investissements, façonnent l'image des nations et peuvent même déterminer leur avenir.

Comment comprendre que, quelques jours seulement après des rencontres officielles entre de hauts responsables américains et les autorités haïtiennes au cours desquelles les efforts du gouvernement en matière de sécurité et de gouvernance ont été salués , le Département d'État des États-Unis maintienne Haïti au plus haut niveau d'alerte aux voyageurs, allant jusqu'à recommander à ses citoyens de rédiger leur testament, de laisser un échantillon de leur ADN à leur médecin ainsi que leurs dossiers dentaires à leurs proches afin de faciliter leur identification en cas de décès ?
Cette apparente contradiction soulève de nombreuses interrogations.
Soyons clairs. Personne ne peut nier la gravité de la crise sécuritaire qui secoue Haïti. Personne ne peut minimiser la souffrance quotidienne de millions d'Haïtiens confrontés à l'insécurité, aux déplacements forcés et à l'effondrement de nombreuses institutions.
Mais il existe une différence fondamentale entre informer objectivement ses ressortissants des risques encourus et diffuser un message qui semble contredire le discours diplomatique tenu quelques jours auparavant.
Dès lors, plusieurs questions méritent d'être posées.
Si les progrès réalisés par les autorités haïtiennes sont suffisamment significatifs pour être publiquement salués, pourquoi les avis aux voyageurs demeurent-ils parmi les plus sévères au monde ?
Les différentes institutions américaines parlent-elles réellement d'une seule voix lorsqu'il est question d'Haïti ?
Comment expliquer qu'un gouvernement soit félicité sur la scène diplomatique, tandis que le même pays est présenté à l'opinion publique internationale comme un territoire où l'on devrait anticiper sa propre identification post-mortem ?
Les investissements diplomatiques, financiers et sécuritaires consentis depuis plusieurs décennies produisent-ils réellement les résultats espérés ?
Ou assistons-nous à une politique où la diplomatie, la communication institutionnelle et les impératifs sécuritaires poursuivent des logiques parfois contradictoires ?
Ces interrogations ne traduisent aucune hostilité envers les États-Unis.
Au contraire.
Les États-Unis demeurent l'un des principaux partenaires d'Haïti. Leur soutien à la Police nationale d'Haïti, leur assistance humanitaire, leur appui aux institutions publiques, leur contribution au financement de la Mission multinationale d'appui à la sécurité ainsi que leur engagement diplomatique méritent d'être reconnus.
Mais reconnaître un partenariat n'interdit pas d'en analyser lucidement les limites.
L'histoire récente démontre d'ailleurs que plusieurs décisions américaines concernant Haïti ont suscité d'importants débats.
L'embargo international imposé au début des années 1990, destiné à favoriser le retour de l'ordre constitutionnel après le renversement du président Jean-Bertrand Aristide, a également provoqué un effondrement économique dont les conséquences ont durablement affecté la population.
En 1994, l'opération Uphold Democracy permit effectivement le retour du président Aristide. Toutefois, les profondes fragilités institutionnelles qui caractérisaient déjà l'État haïtien demeurèrent largement intactes.
Après le séisme dévastateur de 2010, les États-Unis mobilisèrent une aide humanitaire sans précédent. Pourtant, plusieurs évaluations du Government Accountability Office (GAO), de l'Inspecteur général de l'USAID ainsi que de nombreuses recherches universitaires ont souligné les limites de certains programmes, notamment une coordination insuffisante avec les institutions haïtiennes et une forte concentration des financements au profit d'organisations internationales plutôt que des structures nationales.
Les élections de 2010-2011 ont également nourri de vifs débats. Les recommandations de la mission d'observation de l'Organisation des États américains, appuyées par plusieurs partenaires internationaux, ont profondément influencé le processus électoral, relançant la question de l'influence extérieure dans les choix politiques haïtiens.
Plus récemment, après l'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, la reconnaissance rapide d'Ariel Henry comme principal interlocuteur politique par Washington a alimenté de nombreuses analyses parmi les chercheurs, les diplomates et les spécialistes des relations internationales.
Ces observations ne constituent pas des accusations.
Elles rappellent simplement qu'en démocratie, toute politique publique, qu'elle soit nationale ou internationale, mérite d'être soumise à l'examen critique.
Comme le rappelait l'anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, les rapports entre Haïti et les grandes puissances ne peuvent être compris sans analyser les récits produits autour du pays. Les représentations internationales influencent souvent autant les réalités qu'elles prétendent décrire.
Le politologue haïtien Robert Fatton Jr. souligne également que les crises haïtiennes ne peuvent être réduites à leurs seules dimensions internes ; elles s'inscrivent dans un environnement international où les intérêts géopolitiques occupent une place importante.
Aujourd'hui encore, une interrogation fondamentale demeure.
Quel message le monde reçoit-il lorsque le principal partenaire d'Haïti encourage publiquement les autorités haïtiennes, tout en diffusant simultanément l'image d'un pays où ses propres citoyens devraient préparer les conditions de leur identification en cas de décès ?
Cette communication produit inévitablement des conséquences économiques, diplomatiques, psychologiques et sociologiques.
À force de présenter Haïti uniquement sous l'angle de la violence, le risque finit par devenir son identité aux yeux du monde.
Les investisseurs hésitent.
Les touristes renoncent.
Les universitaires réorientent leurs recherches.
Les entreprises reportent leurs projets.
Et la diaspora elle-même voit parfois son pays davantage à travers le prisme du danger que de ses immenses potentialités.
Or, aucun peuple ne peut construire durablement son avenir lorsque son image internationale demeure prisonnière de la peur.
La diplomatie exige de la cohérence.
La communication internationale exige de la responsabilité.
La solidarité exige de la constance.
Il ne s'agit nullement de demander aux États-Unis d'édulcorer la réalité haïtienne.
Il s'agit simplement de souhaiter que leurs messages reflètent avec davantage d'équilibre l'ensemble de la situation : les défis, certes, mais aussi les efforts, les progrès et les perspectives.
Questionner une politique publique n'est pas remettre en cause une amitié.
Interroger des contradictions n'est pas rejeter une coopération.
Analyser des faits n'est pas faire preuve d'hostilité.
C'est précisément le rôle d'un journaliste, d'un éditorialiste et, plus largement, d'un citoyen attaché à la recherche de la vérité.
Car l'histoire nous enseigne une leçon essentielle : lorsqu'une stratégie produit des résultats insuffisants pendant plusieurs décennies, il devient légitime de s'interroger non seulement sur ceux qui en subissent les conséquences, mais également sur ceux qui la conçoivent.
Haïti doit certainement poursuivre son examen de conscience.
Mais ses partenaires internationaux devraient peut-être, eux aussi, avoir le courage de faire le leur.






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