Où sont passés les mercenaires ?
- Joel Agoudou
- il y a 1 jour
- 3 min de lecture
Par Joël AGOUDOU
Lorsque l’État haïtien a laissé entendre qu’il envisageait le recours à des spécialistes étrangers de la sécurité pour combattre les gangs armés, beaucoup de citoyens y ont vu une ultime tentative pour reprendre le contrôle d’un pays progressivement abandonné à la violence. Face à une Police nationale sous équipée, à une Armée d’Haïti encore limitée dans ses capacités opérationnelles et après l’essoufflement du phénomène « Bwa Kale », les autorités ont ouvert la porte à une solution aussi controversée qu’inquiétante : le recours à des mercenaires étrangers.

Le nom d’Erik Prince, fondateur de Blackwater, symbole mondial des guerres privées et des interventions opaques, a rapidement alimenté les débats. Dans un pays déjà fragilisé par des décennies d’ingérences, d’instabilité politique et de dépendance internationale, l’idée même de confier une partie de la sécurité nationale à des intérêts privés étrangers soulève une question fondamentale : Haïti gouverne t elle encore sa propre souveraineté ?
Mais plusieurs mois après les annonces, le peuple haïtien demeure dans le brouillard total. Où sont ces hommes ? Que font ils réellement sur le territoire ? Quels résultats concrets peuvent être présentés à la population ? Les zones contrôlées par les gangs ont elles été reprises ? Les routes nationales ont elles été sécurisées ? Les familles déplacées peuvent elles rentrer chez elles ? Les écoles fermées ont elles réouvert ? Jusqu’à présent, la réponse semble douloureusement évidente : non.
Le plus inquiétant n’est peut être pas l’absence de résultats visibles, mais plutôt l’absence totale de transparence. Aucun véritable débat national, aucun rapport public détaillé, aucune communication claire sur les termes exacts de ces contrats, leur durée, leur coût ou les objectifs stratégiques fixés. Selon plusieurs informations relayées dans l’espace public, le contrat envisagé avec les hommes liés à Erik Prince pourrait s’étendre sur une période de dix ans. Une telle durée soulève de nombreuses inquiétudes dans un pays déjà marqué par une forte dépendance étrangère et par des institutions fragiles. Dans toute démocratie sérieuse, un contrat engageant la sécurité nationale et des fonds publics devrait être soumis à un contrôle institutionnel rigoureux. En Haïti, le peuple découvre les décisions sécuritaires à travers des rumeurs, des fuites ou des déclarations confuses.
Pendant ce temps, les gangs continuent d’étendre leur influence. Des quartiers entiers restent sous tension. Des citoyens sont kidnappés, exécutés ou forcés de fuir leurs maisons. Alors, une interrogation devient inévitable : ces contrats servent ils réellement à rétablir l’ordre, ou participent ils à une logique plus obscure où l’instabilité permanente devient un marché rentable ?
Car l’histoire contemporaine démontre une réalité brutale : dans plusieurs pays du monde, la privatisation de la guerre n’a pas toujours apporté la paix. Elle a parfois transformé les crises en marché sécuritaire durable. Plus un pays reste instable, plus les contrats se prolongent, plus les équipements se vendent, plus les budgets augmentent. Et pendant que certains s’enrichissent grâce au chaos, les peuples, eux, continuent de mourir.
Le cas haïtien mérite donc une réflexion profonde. Comment expliquer qu’après tant de promesses technologiques, notamment les drones de surveillance, les équipements sophistiqués et les expertises internationales, les chefs de gangs continuent de défier l’État jusque dans ses propres institutions ? À quoi servent ces drones si les bastions criminels restent actifs ? Participent ils réellement aux opérations de la Police nationale, ou ne sont ils qu’un symbole médiatique destiné à rassurer temporairement une population abandonnée ?
Un autre élément dérange profondément : le silence des autorités. Dans une République normale, les dirigeants auraient déjà présenté un bilan précis des opérations menées, des territoires récupérés, des réseaux démantelés et des objectifs à court terme. En Haïti, au contraire, l’opacité devient la règle. Et lorsque l’État cesse d’expliquer ses choix au peuple, il nourrit naturellement la méfiance, les soupçons et les théories les plus inquiétantes.
Le peuple haïtien n’a pas besoin d’effets d’annonce. Il n’a pas besoin de contrats spectaculaires signés dans l’ombre pendant que les citoyens vivent dans la peur. Il a besoin de résultats. Il a besoin d’une stratégie nationale cohérente, d’institutions renforcées, d’une police équipée, formée et respectée, et surtout d’un État capable d’assumer pleinement ses responsabilités sans transformer la sécurité nationale en dépendance étrangère permanente.
Aujourd’hui, la grande question demeure entière : ces mercenaires sont ils venus sauver Haïti, ou simplement gérer le désordre haïtien ?
Et dans un pays où l’insécurité dure depuis des années sans véritable solution durable, une autre réflexion s’impose avec gravité : à qui profite réellement le chaos ?






Commentaires