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La Semaine du 23 au 29 août en Haïti L’Architecture du déclin : Ingérences étrangères, capture de l’État et les trois péchés originels d’Haïti

31 août
10 min de lecture

Par Pierre Antoine Louis


Haïti a commencé sa trajectoire de façon prometteuse. Le commandement militaire qui arracha l’indépendance s’attela à bâtir un État souverain à partir du néant. Comme cela arrive souvent dans les sociétés postcoloniales, le généralissime à la tête de l’armée révolutionnaire devint le chef de l’État de la nouvelle nation. Ainsi, Jean-Jacques Dessalines prit la tête du jeune État d’Hayti, tout comme Toussaint Louverture avait servi de gouverneur général de la colonie française de Saint-Domingue à peine trois ans plus tôt.

La gouvernance de Dessalines représentait toutefois une rupture radicale plutôt qu’une continuité de la vision de Toussaint. Alors que Toussaint entendait administrer un territoire d’outre-mer français autonome, s’auto-proclamant « gouverneur général à vie » pour imiter son rival Napoléon Bonaparte, Dessalines choisit une voie radicalement différente. Tirant les leçons de la fin tragique de Toussaint, Dessalines opta pour « renoncer à jamais à la France », comme le proclama la Déclaration d’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804. Émergeant de l’ombre de Toussaint, Dessalines guida la majorité africaine de la colonie vers une victoire épique, sans précédent.


Ce triomphe fut un chef-d’œuvre de génie stratégique, figurant parmi les faits d’armes les plus extraordinaires de l’histoire mondiale. Aucun peuple asservi, où que ce soit, n’a jamais réitéré un tel exploit. La victoire était d’autant plus remarquable au vu des contraintes oppressives du Code Noir. Régissant les colonies françaises du Québec à la Louisiane jusqu’à Saint-Domingue, ce code interdisait aux Africains de pratiquer toute autre religion que le catholicisme romain, leur défendait d’apprendre à lire et à écrire, et leur interdisait strictement de posséder des armes, sauf sur ordre et sous la supervision de leurs asservisseurs européens.


Alors que la révolution atteignait son paroxysme, une France prise de panique tenta d’écraser l’insurrection. Au début de l’année 1802, Bonaparte dépêcha un corps expéditionnaire d’environ 25 000 soldats à bord d’une cinquantaine de navires, sous le commandement de son beau-frère, le général Charles Leclerc. Paris voulait retenir le joyau richissime de son empire. Usant de fourberie, Leclerc invita Toussaint à négocier la gouvernance de Saint-Domingue, uniquement pour le kidnapper et le déporter en France. Toussaint succomba finalement à l’isolement et à la rudesse de son incarcération, mourant le 7 avril 1803 dans une froide cellule des montagnes du Jura.


Nullement découragé par le sort de son prédécesseur, Dessalines, un adjoint malin, brillant et discipliné, intégra les leçons de la trahison de Leclerc. Il consolida son autorité sur la population autrefois asservie. Bien que manquant comparativement d’équipements formels et d’entraînement tactique, Dessalines galvanisa ces masses sous son commandement exceptionnel. Au terme d’une lutte éreintante de douze années (14 août 1791 – 1er janvier 1804), les premiers des Haïtiens parvinrent à imposer leur indépendance politique.


La réaction internationale fut rapide et hostile. Alors que la France se trouvait incapable de contester la souveraineté d’Haïti sur le champ de bataille, d’autres puissances coloniales cédèrent à la panique. Les États-Unis craignaient que leur propre population noire asservie n’imite la Révolution haïtienne, tandis que la Grande-Bretagne, la Hollande, le Portugal et l’Espagne s’inquiétaient pour la sécurité de leurs possessions caribéennes voisines. Les nouvelles traversèrent rapidement l’Atlantique, et les dirigeants haïtiens savaient que leur liberté chèrement acquise fut précaire.


Pour protéger la nation, les premiers dirigeants construisirent plus d’une douzaine de fortifications militaires élaborées à travers le territoire. Conscients de la menace sur le flanc oriental, Dessalines mena une expédition à Santo Domingo en 1805 pour éliminer la présence militaire française résiduelle. L’Espagne avait cédé les deux tiers orientaux de l’île à la France lors du traité de Bâle en 1795, et Toussaint l’avait unifiée en février 1801. Ainsi, à sa fondation, Hayti englobait la totalité de l’île d’Hispaniola, devenue l’île d’Hayti.


Ce territoire avait été la colonie la plus riche du monde. Saint-Domingue approvisionnait l’Europe en sucre, café et cacao extraits par une exploitation brutale, un système décrit de façon saisissante par l’intellectuel haïtien Valentin Pompée, baron de Vastey, dans son traité de 1814, Le Système colonial dévoilé. Pourtant, la brillante victoire militaire qui avait démantelé ce système fut rapidement sapée par des défaillances de gouvernance prévisibles, peut-être même inévitable, au regard des défis considérables, déclenchant une chaîne de crises structurelles.


Le premier péché originel d’Haïti : La concentration du pouvoir autocratique


Bien que Dessalines fût un stratège militaire exceptionnel, ses aptitudes politiques s’avérèrent insuffisantes. Il centralisa un pouvoir immense, se couronnant Empereur d’Hayti et codifiant son règne dans la Constitution impériale du 20 mai 1805.


Cette charte était dépourvue de toute notion de séparation des pouvoirs selon Montesquieu. Dessalines concentrait entre ses mains les pouvoirs exécutif et législatif et se réservait le droit exclusif d’instituer des tribunaux à sa convenance. Ce faisant, il reproduisait les modèles de gouvernance autoritaire de l’empire même qu’Haïti venait de vaincre ; n’ayant aucun autre modèle politique sous la main, il adopta les pratiques autocratiques de la France. Par contraste, George Washington avait créé un précédent en se retirant après deux mandats présidentiels ; Dessalines, agissant ironiquement en bonapartiste, opta pour la monarchie absolue.


Cette concentration du pouvoir provoqua de vives frictions parmi ses principaux généraux, notamment Henry Christophe et Alexandre Pétion. Isolé et politiquement vulnérable, Dessalines, qui avait nommé Christophe à la tête des forces armées, tomba victime d’un complot le 17 octobre 1806. Le haut commandement militaire l’embusqua au Pont-Rouge, au nord de Port-au-Prince, et l’assassina lors du premier coup d’État militaire d’Haïti, moins de trois ans après l’indépendance. L’État ne s’est jamais pleinement remis de cette rupture fondatrice.


Le deuxième péché originel d’Haïti : La fragmentation géopolitique et la rançon de l’indemnité


L’assassinat de Dessalines fit voler en éclats le consensus révolutionnaire et fractura la vision fondatrice d’un État unifié, patriotique et militairement sécurisé. Ce coup d’État fondateur n’était que le début du cauchemar national. Haïti ne s’est jamais relevée de ce séisme et de ses nombreuses répliques, les acteurs internationaux venant alourdir le poids des aléas de la construction de l’État et de la nation.


Le pays se scinda en deux entités belligérantes. Dans le Nord, Christophe établit un fief qui devint plus tard le Royaume d’Haïti, rejetant le titre de président offert par l’élite politique du Sud. Dans l’Ouest et le Sud, Pétion, un général mulâtre, fonda la République d’Haïti, consolidant plus tard son pouvoir aux côtés d’André Rigaud du département méridional.


Le baron de Vastey, agissant en tant que principal intellectuel à la cour du roi Henry Christophe, dénonça avec véhémence cette division. Il soutint la ligne ferme de Christophe contre l’élite mulâtre du Sud, qu’il accusait de maintenir une posture de compromission envers la France.


Paris profita de ces divisions internes pour réimposer son influence. La France dépêcha des commissaires exigeant le paiement d’une somme colossale au titre d’« indemnisation » pour les anciens propriétaires de plantations, afin de compenser la perte de leurs biens — y compris des êtres humains asservis — en échange de la reconnaissance diplomatique. Alors que Christophe fit arrêter et exécuter l’émissaire français envoyé dans le Nord, le président Jean-Pierre Boyer (qui avait unifié la République après la mort de Pétion) capitula : le 17 avril 1825, Boyer signa une ordonnance acceptant de verser à la France une rançon écrasante de 150 millions de francs, assortie de tarifs douaniers préférentiels.û


Le troisième péché originel d’Haïti : L’instabilité territoriale et le piège économique


Pour honorer le paiement de cette rançon et rembourser des emprunts à taux usuraires auprès de banques françaises et américaines, Haïti hypothéqua durablement son avenir budgétaire. Simultanément, l’État se vit contraint de défendre son territoire contre les agressions extérieures.


En 1821, les dirigeants dominicains de l’Est proclamèrent leur indépendance vis-à-vis de l’Espagne, mais redoutaient une reconquête espagnole rapide. Boyer accéda à leurs demandes de protection, étendant la juridiction haïtienne à l’ensemble de l’île en 1822. Cependant, les tensions politiques internes conduisirent au renversement de Boyer en 1843, provoquant la sécession de la République dominicaine le 27 février 1844.


L’effondrement de l’unité de l’île et les couts y afférents, combiné aux intérêts composés de la dette extérieure, plongea Haïti dans un cycle perpétuel d’instabilité politique et d’insolvabilité budgétaire, une spirale infernale dont la nation peine encore à s’extraire aujourd’hui


Une dimension souvent négligée de la crise structurelle d’Haïti réside dans son incapacité à bâtir une économie productive nationale, surtout de forger une élite économique issue de la majorité noire. Haïti manque d’une élite économique noire, un facteur qui s’est révélé flou et préjudiciable pour la construction de la nation, la cohésion nationale et sa pleine souveraineté.


L’absence d’autonomie économique et l’émergence de la capture de l’État


Une dimension souvent négligée de la crise structurelle d’Haïti réside dans son incapacité à bâtir une économie productive nationale, surtout de forger une élite économique issue de la majorité noire. Haïti manque d’une élite économique noire, un facteur qui s’est révélé flou et préjudiciable pour la construction de la nation, la cohésion nationale et sa pleine souveraineté. Au lendemain de l’indépendance, les élites politiques émergentes ne pouvaient, ni ne voulaient, contraindre la population libérée à retourner au travail forcé dans les plantations.


À la place, les chefs militaires morcelèrent les anciens domaines français, attribuant de vastes étendues de terre aux officiers de haut rang. Pétion justifia notoirement l’assassinat de Dessalines en l’accusant d’accaparer les terres tout en laissant les simples soldats démunis. La majorité des Haïtiens noirs s’installa sur de petites parcelles improductives, pratiquant une agriculture de subsistance.


Pendant ce temps, les acteurs étrangers dominaient le secteur commercial : marchands britanniques venus de Jamaïque et des Bahamas, investisseurs américains, restes de l’élite mulâtre alignée sur la France, puis plus tard, immigrants allemands, italiens et levantins. La majorité noire resta cantonnée au métayage, au travail informel et au commerce sur les marchés en plein air, comme le célèbre Marché en Fer construit au cœur de Port-au-Prince.


Cette exclusion structurelle de la majorité noire du capital commercial signifiait que la promotion sociale devenait indissociable de l’émigration ou de l’emploi public. Aujourd’hui, la classe moyenne haïtienne à l’intérieur du pays a virtuellement disparu, réduite aux élus, aux hauts fonctionnaires et à une mince couche de cadres du secteur privé. Une classe moyenne haïtienne bien plus vaste réside désormais au Canada, aux États-Unis et à travers la diaspora plutôt qu’en Haïti même.


En conséquence, Haïti a développé un système prédateur fondé sur une double élite :


Une poignée d’élites économiques à peau claire contrôle le capital privé, les monopoles commerciaux et le grand commerce.

Une élite politique majoritairement noire contrôle l’appareil d’État.

Au lieu de servir l’intérêt général, ces deux factions ont formé une alliance symbiotique vouée à la capture de l’État. Les élites politiques se livrent à la corruption, au népotisme et au clientélisme tout en s’abstenant de faire appliquer les lois. En échange, l’élite économique arrose les officiels, fraude l’impôt et maintient un contrôle monopsonistique sur l’économie. Ces deux groupes entretiennent une adversité de façade qui méprise la notion d’économie politique, selon laquelle l’élite intellectuelle réfléchit et propose, l’élite politique promulgue des lois et applique des politiques économiques et sociales en partenariat avec les élites économiques, tandis que les élites sociales tentent de corriger les effets indésirables des politiques publiques et du marché. C’est une construction artificielle qui condamne Haïti à la dystopie, à une pauvreté écrasante, à la violence et à la domination étrangère.


Ensemble, ces groupes trouvent leur compte dans le maintien d’une Haïti institutionnellement faible, économiquement stagnante et dépourvue de mobilité sociale. Pour conserver le contrôle, les factions politiques ont historiquement armé des acteurs non étatiques, une filiation qui va des Cacos du XIXe et du début du XXe siècle aux gangs lourdement armés d’aujourd’hui, en passant par les Tontons Macoutes du régime Duvalier et les chimères – jeunes gens désœuvrés armés – du début des années 2000 attribués à Président Jean-Bertrand Aristide.


Le massacre d’environ 50 personnes à Kenscoff le 23 août découle directement de cette capture de l’État et de la lutte pour le partage du gâteau ; il n’est en rien sui generis. Sa tâche souille l’ensemble des pièces du tissu national. La communauté internationale, quant à elle, s’est livrée à sa tendance au myopie voyeuriste lors d’une « session d’urgence » du Conseil de sécurité de l’ONU demandée par les rédacteurs du dossier haïtien, le Panama et les États-Unis, ainsi que par la Colombie, tenue le 28 septembre. Ce fut le spectacle d’une indignation feinte et, pire encore, une déclaration de soutien aux souffrances de la masse haïtienne, ne s’accompagnant d’aucune action susceptible d’aider à mettre fin au cauchemar que ces mêmes acteurs étrangers ont contribué à entretenir en Haïti.


Cette semaine, depuis le massacre de Kenscoff, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Fils-Aimé ne montre aucune capacité accrue à mener Haïti vers la transformation. Au contraire, sa promesse d’élections le 13 décembre se heurte à son refus ou à son incapacité à restaurer l’autorité de l’État. Se pose ensuite la question impérative de la réforme constitutionnelle pour éliminer les complications d’un pouvoir exécutif bicéphale, d’un parlement bicaméral et d’un pouvoir judiciaire binaire au sommet, avec une Cour de Cassation et un Conseil constitutionnel. L’avenir d’Haïti ressemble ainsi de plus en plus à son passé, comme si le temps s’était arrêté.


La fuite des cerveaux et la sous-traitance de la gouvernance


Conséquence de cet environnement prédateur persistant, Haïti subit une fuite des cerveaux séchante et ininterrompue. Alors que les époques précédentes ont produit des intellectuels de stature internationale comme Anténor Firmin et Jean Price-Mars, les intellectuels contemporains trouvent souvent la sécurité et le succès à l’étranger, à l’instar de figures littéraires célébrées comme Edwidge Danticat à Miami ou Dany Laferrière, installé à Montréal et désormais « immortalisé » à l’Académie française.


Privé de ressources par le fardeau de la dette initiale et la mauvaise gestion interne, le système éducatif national n’a jamais reçu les investissements nécessaires pour former une main-d’œuvre moderne ou proposer des politiques publiques efficaces, malgré de grands efforts des parents haïtiens.


Cette fragilité interne a ouvert la voie à une domination étrangère sans fard. Ainsi, le 17 décembre 1914, les Marines américains saisirent les réserves financières d’Haïti pour le compte de la National City Bank of New York, afin d’asseoir les intérêts financiers américains face à leurs rivaux allemands et français. Encore une fois, le jeu géopolitique fut néfaste à Haïti. Le 28 juillet 1915, les États-Unis lançaient une occupation militaire d’envergure, qui dura jusqu’au 15 août 1934, sous prétexte de restaurer la stabilité.


Depuis cette invasion, les élites haïtiennes ont à maintes reprises sous-traité la gouvernance du pays à des acteurs étrangers. De l’occupation américaine aux interventions internationales successives, incluant la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH, 2004–2017), la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS, 2024-2026), et la Force de répression des gangs autorisée depuis par le Conseil de sécurité le 30 septembre 2025 (mais pas encore suffisamment déployée faute de financements), le leadership national a abdiqué sa responsabilité de gouverner.


Aujourd’hui, des coalitions de gangs lourdement armées mènent une guerre asymétrique contre ce qu’il reste de l’État, résistant à la fois aux forces nationales et aux missions de sécurité soutenues par l’étranger. Cette crise n’est pas un accident de l’histoire ; elle est l’aboutissement logique des deux maux jumelés d’Haïti : la permanence des ingérences étrangères et la trahison systématique de la nation par ses élites dirigeantes.


Cette semaine, le gouvernement Fils-Aimé a démontré son incapacité à conduire Haïti vers une transformation nationale. Il est évident pour tous qu’il n’y aura pas d’élections le 13 décembre. La sécurité requise contredit la propagande gouvernementale quant à une prétendue amélioration sur le terrain. Le Conseil de sécurité de l’ONU contredit lui-même cette propagande en déplorant la persistance de la violence.


Pour sa part, le massacre de Kenscoff met à nu l’abîme institutionnel et le déficit de leadership, alors même que l’ambassadeur sortant du Canada, le comique André François Giroux, félicite Fils-Aimé d’être un « Premier ministre responsable et réactif », selon des propos rapportés par Le Nouvelliste auquel Giroux a accordé un entretien d’adieu. Pendant ce temps, le peuple haïtien attend toujours la réponse « réactive » et ferme du gouvernement Fils-Aimé face aux terroristes qui ont massacré la population à Kenscoff. À la place, les Haïtiens récoltent toujours davantage de misère, toujours plus de violence, et aucune perspective de renouveau national.

 
 
 

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